Des hurlements dans la nuit… Récit de la force de nos ancêtres

Auteur: Maryse

Retrouver notre résilience ancestrale

Il y a quelque chose qui me bouleverse chaque fois que je regarde une empreinte humaine ancienne, parce que selon moi, une empreinte est l'un des vestiges archéologiques les plus intimes que l'on puisse retrouver. Les artefacts nous parlent avec éloquence de sociétés, de technologie ou de mode de vie et constituent le cœur de la recherche archéologique. Une trace de pas nous révèle un être humain en mouvement, un être en chair et en os, sensible et réfléchi, à un moment précis de son existence. Portait-il quelque chose ? Où allait-il ? Dans quel état d'esprit se trouvait-il ? À quelle vitesse se déplaçait-il ?

Un exemple particulièrement fascinant nous est fourni par les empreintes découvertes dans le parc national de White Sands, au Nouveau-Mexique. Dans les sédiments d'un ancien lac aujourd'hui disparu, des chercheurs ont retrouvé une piste humaine exceptionnelle, vieille de plusieurs milliers d'années. Sur environ un kilomètre et demi, les empreintes racontent le déplacement d'une jeune personne — un adolescent ou une jeune femme, selon les hypothèses — qui avançait avec un très jeune enfant. À certains endroits, les petites traces de l'enfant apparaissent à côté des siennes ; à d'autres, elles disparaissent, comme si l'adulte l'avait pris dans ses bras pour poursuivre son chemin.

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Une scène qui nous semble si familière… Et pourtant…

Un monde qui n'existe plus

Nous ne savons pas qui était cette personne, ni précisément où elle allait ou ce qui l'attendait au bout de cette piste. Cependant, les traces laissées autour des siennes nous permettent d'entrevoir des portions de son univers. Parce qu'elle n'était pas seule à laisser son empreinte dans la boue.

Sur cette même surface, les chercheurs ont identifié les traces de plusieurs des grands animaux qui fréquentaient alors les rives de l'ancien lac Otero. Les empreintes d'un mammouth et celles d'un immense paresseux terrestre viennent notamment couper la piste de notre protagoniste. Plus étonnant encore, certaines traces humaines du trajet de retour recoupent à leur tour les empreintes laissées par ces animaux, ce qui nous dévoile une succession de pistes nous permettant de proposer que tout ce « beau monde » a passé au même endroit, dans un temps relativement court.

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Ailleurs à White Sands, les chercheurs ont également retrouvé des traces de loups géants et de lions américains, ainsi que celles de chameaux préhistoriques et d'autres grands mammifères aujourd'hui disparus. Le site conserve ainsi une véritable archive des déplacements qui animaient les rives du lac : les animaux qui venaient s'y nourrir, ceux qui les suivaient, ceux qui les chassaient… incluant les humains.

Pour nous, qui regardons ce paysage avec les yeux de notre époque, il est facile d'imaginer une nature hostile, sauvage et presque fantastique. Pourtant, pour la personne dont nous suivons les pas, ce monde n'avait rien de fictif — c'était son territoire, un territoire qu'elle connaissait avec une familiarité que nous avons, aujourd'hui, bien du mal à concevoir.

Nous avons tendance à regarder nos ancêtres comme s'ils avaient vécu constamment en « mode survie », parce que nous observons, via les strates archéologiques, leur monde complètement différent du nôtre et peuplé de dangers. Se levaient-ils chaque matin en se disant qu'ils allaient « survivre » ? Ou vivaient-ils, plutôt, en observant, en apprenant, en transmettant leurs connaissances et en s'occupant des leurs ? Ils et elles faisaient du feu, taillaient la pierre, trouvaient de l'eau et la purifiaient, interprétaient les traces laissées par les animaux et connaissaient leur territoire avec une profondeur que nous avons parfois du mal à imaginer.

Cependant, malgré tous les changements qui se sont produits depuis, quelque chose de cette expérience humaine me semble encore accessible.

Pourquoi la survie m'attire

Via l'archéologie, puis la pratique des savoir-faire ancestraux et l'enseignement de la survie, ce qui me fascine le plus a toujours été la relation entre les humains et leur environnement. Plus j'ai fait de terrain, plus j'ai pu réaliser que certains apprentissages prennent une tout autre dimension lorsqu'ils passent par le corps.

C'est pour cette raison que j'aime autant les pratiques de survie.

Faire du feu par friction, suivre une piste, reconnaître une plante, construire un abri ou s'asseoir assez longtemps pour entendre ce qui se passe autour de soi ne sont pas pour moi de simples techniques à accumuler. Ces pratiques me donnent l'impression de retrouver une forme de relation au monde qui nous est devenue moins familière.

Il ne s'agit pas d'idéaliser le passé et encore moins de prétendre que nous pourrions reproduire la vie de ceux qui nous ont précédés. Il s'agit plutôt de se demander ce qui, de cette capacité humaine à habiter un environnement, est encore présent en nous.

Les hurlements des coyotes

Il suffit parfois d'une toute petite étincelle pour que quelque chose d'enfoui en nous se réveille.

Il arrive souvent que pendant nos formations, une meute de coyotes se mette à hurler au crépuscule et à l'aurore. Je l'ai encore vécu récemment à Falardeau, au Saguenay. Nous étions en train de retourner à nos campements de survie lorsque des coyotes se sont mis à chanter — un hymne traversant la nuit et profondément saisissant. Rationnellement, nous savions ce que c'était. Nous connaissons leur existence, leur comportement, leur place dans nos écosystèmes. Nous savions aussi que ces chants ne signifiaient pas que nous étions en danger.

Cependant, quelque chose de difficile à expliquer se produit alors dans le corps.

Face à ce son invisible, provenant des bois et impossible à localiser avec précision, notre attention se transforme. On se met à écouter plus attentivement. On regarde dans la direction du bruit. On devient soudainement beaucoup plus conscient de la distance qui nous sépare du feu, de la noirceur qui nous entoure, des mouvements que l'on ne percevait pas quelques secondes auparavant.

Je ne sais pas si cette réaction vient d'une quelconque mémoire ancestrale et je me méfie suffisamment des explications faciles pour ne pas prétendre le savoir. Par contre, je trouve profondément intéressant que certains environnements et certains sons puissent encore faire surgir en nous une vigilance aussi intense et immédiate. Après tout, nous sommes les descendants de générations d'humains qui ont dû apprendre à prêter attention à ce qui se passait autour d'eux. Bien avant les lampes frontales, les téléphones et les cartes GPS, comprendre son environnement n'était pas un loisir. C'était une compétence fondamentale.

Il fallait savoir reconnaître les traces, interpréter les bruits, anticiper les changements du temps, connaître les plantes, comprendre les déplacements des animaux et surtout, savoir distinguer ce qui méritait notre attention de ce qui pouvait être ignoré.

Lire les traces

C'est peut-être pour cette raison que le pistage est devenu l'une de mes disciplines de prédilection.

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Il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans le fait de regarder une empreinte, une branche cassée, une touffe d'herbe couchée ou une déjection d'oiseau (oui, oui !) et de chercher à en comprendre le sens. Un pisteur ou une pisteuse ne cherche pas seulement à savoir qui est passé, mais tente aussi de reconstruire un mouvement, un comportement — bref, une histoire.

Une empreinte nous dit qu'un pied s'est posé à un endroit. Une succession d'empreintes nous permet de comprendre un déplacement. Leur profondeur, leur orientation, leur espacement, leur relation avec les autres traces peuvent progressivement nous permettre de reconstruire une histoire qui n'est plus directement visible, même après des milliers d'années. C'est une pratique qui rejoint directement mon regard d'archéologue et à White Sands, c'est exactement ce que les chercheurs ont réussi.

Une résilience qui nous appartient encore

Je crois que cette capacité humaine à observer, à s'adapter et à continuer malgré l'incertitude constitue une forme de résilience dont nous avons peut-être encore beaucoup à apprendre. J'aime l'appeler, avec toute la prudence que ce terme implique, notre résilience ancestrale.

Je ne parle pas ici d'une mémoire mystérieuse qui serait cachée quelque part dans notre corps et qui nous permettrait soudainement de retrouver les compétences de nos ancêtres. Je parle plutôt de quelque chose qui intègre le fait que nous sommes issus d'une longue histoire humaine au cours de laquelle l'adaptation a été une condition de notre existence.

Les personnes qui nous ont précédés ont appris à composer avec leur environnement, à faire avec ce qu'elles avaient, à transformer leurs connaissances en gestes et à transmettre ces apprentissages aux générations suivantes.

Puis dans le fond, leur histoire est aussi la nôtre.

Je suis persuadée que certaines expériences de survie nous permettent de nous en rapprocher. Lorsque nous essayons de produire une braise par friction, par exemple, nous découvrons rapidement que la force seule ne suffit pas. Il faut comprendre le bois, ajuster son geste, contrôler son rythme, préparer soigneusement le nid qui recevra la braise et accepter de recommencer lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

Lorsque nous pistons un animal, nous découvrons que le territoire est beaucoup plus riche de récits qu'il n'en a l'air et que les animaux ont des connaissances que nous ne détenons pas.

Lorsque nous passons une nuit dehors, nous devenons sensibles à des variations de température, de vent, d'humidité et de lumière que notre quotidien nous force généralement à ignorer.

Ce sont de petites expériences, mais elles peuvent changer notre manière d'habiter le monde.

Réveiller plutôt que retrouver

C'est probablement ce qui m'attire le plus dans la survie. Je ne cherche pas à devenir invincible. Je ne cherche pas non plus à reproduire une vie qui n'est plus la nôtre. Je cherche plutôt à devenir plus attentive, plus débrouillarde, plus capable de composer avec ce qui est là.

J'aime cette idée que la compétence profonde consiste à comprendre suffisamment bien ce qui nous entoure pour savoir comment y prendre notre place. Peut-être que nous n'avons pas besoin de « retrouver » la vie de nos ancêtres. Peut-être suffit-il de réveiller certaines dispositions qui font encore partie de notre héritage humain : notre capacité à observer, à nous émerveiller, à apprendre par le corps, à faire avec peu, à coopérer et à nous adapter lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu.

Il y a quelque chose de magnifique dans le fait de sentir notre vigilance se réveiller, quand les coyotes hurlent dans la nuit. On peut apprendre à écouter cette peur, à la regarder passer, à distinguer ce qu'elle nous apprend de ce que notre imagination lui ajoute.

Je suis persuadée que c'est aussi cela, la résilience : non pas ne plus avoir peur, mais découvrir que nous pouvons ressentir cette émotion sans lui laisser toute la place.

À vous d'essayer

En attendant de venir — ou revenir — à l'une des formations de Black Wolf Survival pour faire l'expérience de cette résilience, voici quelques activités faciles à réaliser et qui peuvent vous permettre de l'effleurer.

Cherchez une trace. La prochaine fois que vous êtes dehors, tentez de repérer une empreinte animale et prenez le temps de l'observer. Que pouvez-vous déduire de ce qui s'est passé ? Dans quelle direction l'animal se déplaçait-il ? Marchait-il, courait-il ? Qu'est-ce que le sol vous raconte ?

Écoutez avant de regarder. Fermez les yeux pendant quelques minutes et essayez de distinguer les différents sons autour de vous. Leur direction, leur distance, leur rythme. Vous serez surpris de tout ce que vos oreilles peuvent percevoir lorsque vos yeux ne prennent plus toute la place.

Apprenez à connaître une plante. Choisissez une espèce commune de votre territoire et prenez le temps de l'observer au fil des jours. Où pousse-t-elle ? Comment évolue-t-elle ? Que révèle-t-elle du milieu dans lequel elle s'est installée ?

Marchez sans écouteurs. Laissez votre attention se promener. Observez le terrain, les végétaux, les traces, les sons et les changements de lumière. Essayez de vous demander non pas seulement « Qu'est-ce que je vois ? » mais surtout « Qu'est-ce qui se passe ici ? »

Écoutez la peur si elle apparaît. Évidemment, je ne vous suggère pas de prendre un risque inutile, mais lorsqu'un bruit inattendu vous surprend en forêt, prenez quelques secondes pour respirer et observer avant de laisser votre imagination prendre toute la place. Qu'est-ce que vous savez réellement ? Qu'est-ce que vous ne savez pas encore ?

Conclusion

La peur peut parfois devenir une information. Elle nous rend attentifs. Elle nous rappelle que nous sommes vivants.

La jeune personne de White Sands ne savait évidemment pas que ses pas traverseraient les millénaires. Elle ne savait pas qu'un jour, des archéologues viendraient observer la profondeur de ses empreintes et tenter de comprendre son déplacement. Elle marchait simplement avec l'enfant qu'elle portait, dans un paysage qui était alors son monde.

Lorsque je suis dehors, autour d'un feu, lorsque je cherche une trace dans la neige, lorsque j'observe une plante ou que j'entends un coyote appeler dans la nuit, je ne pense pas nécessairement à la préhistoire. Je pense plutôt à cette capacité que nous avons, nous aussi, à apprendre à être là, dans le monde tel qu'il est, avec ses incertitudes, ses contraintes, ses beautés et ses surprises.

C'est peut-être cette force-là que je viens chercher dans la survie.

Une force qui n'est pas spectaculaire et qui ne cherche pas à impressionner, mais qui nous rend un peu plus attentifs, un peu plus autonomes et peut-être un peu plus confiants devant l'inconnu.

Une force qui était déjà là bien avant nous.

Et qui, peut-être, ne demande qu'à être réveillée.

Références scientifiques

  • Bennett, M. R., Bustos, D., Odess, D., Urban, T. M., et al. (2020). Walking in mud: Remarkable Pleistocene human trackways from White Sands National Park (New Mexico). Quaternary Science Reviews, 249, 106610.

  • Bennett, M. R., Bustos, D., Pigati, J. S., et al. (2021). Evidence of humans in North America during the Last Glacial Maximum. Science, 373(6562), 1528–1531.

  • Bustos, D., Jakeway, J., Urban, T. M., et al. (2018). Footprints preserve terminal Pleistocene hunt? Human-sloth interactions in North America. Science Advances, 4(4), eaar7621.

  • Urban, T. M., Bennett, M. R., Bustos, D., et al. (2019). 3-D radar imaging unlocks the untapped behavioral and biomechanical archive of Pleistocene ghost tracks. Scientific Reports, 9, 16470.

Références institutionnelles et de vulgarisation

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