Réveiller la louve… ou la face cachée de la survie
Auteure: Maryse
Il y a une dizaine d'années, je lançais une série de formations de survie réservées aux femmes, sous le nom de "La Loba". À l'époque, l'objectif était d'offrir un espace où des femmes pouvaient retrouver une aisance et une confiance parfois perdues en nature. Des dizaines d'entre elles sont venues apprendre, expérimenter et découvrir qu'elles étaient capables de bien plus qu'elles ne l'imaginaient.
Le temps a passé. Le terrain m'a transformée autant qu'il les a transformées.
Si je devais aujourd'hui redonner un sens à cette image de la louve, je ne mettrais plus l'accent sur la démonstration de sa force. Je parlerais plutôt d'apprendre à connaître intimement son territoire, préparer son clan avec patience, lire les signes du vivant et savoir quand agir. Et surtout quand attendre.
Avec le recul, je crois profondément que c'est cette définition de la force que la nature cherchait à m'enseigner depuis le début.
Le feu que je voulais vaincre
Quand on pense aux savoir-faire de survie, une image vient presque automatiquement à l'esprit : le feu par friction.
Il faut dire qu'il possède quelque chose de spectaculaire. Produire une braise à partir de deux morceaux de bois fascine. C'est souvent la compétence mise de l'avant par les écoles de survie, celle qui se retrouve sur les affiches, les vidéos promotionnelles ou les photos d'instructeurs. Elle est presque devenue un symbole de compétence, de leadership. Comme si réussir un feu par friction montrait à lui seul qu'on était un bon survivant.
Aujourd'hui, je crois que cette image est aussi un piège.
Je me souviens encore de mes premières tentatives de feu par friction. À l'époque, je ne voulais pas seulement réussir un feu, je voulais prouver que j'avais ma place.
Il y a une quinzaine d'années, lors des formations auxquelles je participais, les personnes qui réussissaient le feu par friction étaient presque toujours des hommes. Au Québec, je ne connaissais qu'une seule femme qui enseignait cette technique, mais sans faire de démonstrations publiques. Inconsciemment, j'ai alors adopté le même symbole que tout le monde. Je me suis mise à penser que si je voulais être reconnue comme une instructrice crédible, il fallait que je maîtrise ce savoir-faire.
Comme beaucoup de femmes de ma génération, je m'étais construit une place dans des univers que l'on associait encore davantage aux hommes : les arts martiaux, les grandeurs nature, l'archéologie de terrain. Lorsque j'ai découvert la survie, j'y ai apporté exactement cette même énergie. Celle de la performance. Celle qui pousse à vouloir maîtriser la matière, repousser ses limites et démontrer que l'on est à la hauteur. Je poussais plus fort, je m'entraînais davantage, je développais ma force physique. Je croyais sincèrement que le feu récompensait la puissance et la persévérance.
Avec les années et l'amitié de collègues et mentors si précieux, j'ai compris que je m'étais trompée.
Le feu ne se laisse pas vaincre. Il se laisse accueillir.
Cette leçon m'est venue d'un détail que j'avais pourtant intuitivement compris dès mes débuts, avant de le reléguer au second plan : le nid d'amadou. Produire une braise n'est que la moitié du travail, parce qu'une braise déposée dans un nid mal préparé s'éteindra en quelques secondes. À l'inverse, un nid soigneusement construit, composé des bonnes fibres végétales et suffisamment aéré, permettra à cette même braise de devenir une flamme.
C'est en m'intéressant davantage aux plantes sauvages, à leurs fibres et à leurs propriétés que j'ai finalement progressé. J'ai découvert que le feu ne récompensait pas seulement l'effort. Il récompensait surtout la qualité de la préparation, l'attention portée aux détails et la capacité à comprendre les matériaux avec lesquels on travaille.
Sans le savoir, la nature était déjà en train de m'enseigner une autre définition de la force.
Les compétences invisibles de la survie
Je me suis alors surprise à consacrer autant de temps à préparer le berceau du feu qu'à produire la braise elle-même. Sans vraiment m'en rendre compte, mon regard avait changé. Je n'étais plus en train d'essayer de dominer la nature. J'essayais de converser avec elle.
Mon intérêt grandissant pour les plantes sauvages, leurs fibres, leurs propriétés et leur manière de pousser m'a progressivement transformée comme instructrice. J'ai compris que la survie n'était pas seulement une succession de techniques. C'était avant tout un dialogue avec le vivant. Une idée qui, avec les années, est devenue l'un des fondements de ma pratique.
J'ai alors commencé à remarquer un paradoxe : les personnes qui réussissent le mieux en forêt ne sont pas toujours celles qui impressionnent le plus au départ. Ce sont souvent celles qui observent davantage. Celles qui prennent le temps de lire un paysage, d'anticiper un changement de météo, de reconnaître une plante utile ou de préparer minutieusement leur matériel avant même d'en avoir besoin.
Une structure de tipi pensée pour protéger réellement le feu de la pluie. Un abri auquel on ajoute une troisième couche isolante alors que tout le monde croit le travail terminé. Un fagot de brindilles parfaitement sèches, conservé dans une écorce roulée, toujours prêt à ranimer un feu mourant. Un panier tressé avec suffisamment de soin pour rapporter des framboises entières plutôt qu'une compote au fond d'une poche.
Ces gestes sont rarement spectaculaires et passent plus souvent inaperçus. Pourtant, ce sont eux qui, bien souvent, font toute la différence. À mes yeux, la survie récompense moins les exploits que la justesse. Elle récompense l'attention portée aux détails, l'économie de mouvement, la capacité à préparer plutôt qu'à réagir, à lire le territoire plutôt qu'à vouloir le conquérir.
C'est peut-être pour cette raison que l'on me demande souvent quelle est la place des femmes dans le monde de la survie. La vérité c'est que…
Je ne crois profondément pas que les femmes survivent différemment des hommes.
Les différentes forces à apprivoiser
Je crois plutôt que notre culture de la survie a longtemps valorisé les compétences les plus visibles — celles qui impressionnent rapidement — au détriment d'autres savoir-faire, plus discrets, mais tout aussi essentiels. Et il se trouve que plusieurs de ces compétences ont souvent été développées, transmises ou portées par des femmes, sans toujours être reconnues à leur juste valeur.
La question n'est donc peut-être pas de savoir si les femmes ont leur place en forêt. Elles y ont toujours été. La vraie question est peut-être la suivante : quelles compétences avons-nous choisi de mettre en lumière lorsque nous parlons de survie ?
Je pense que notre culture a longtemps mis en lumière certaines qualités en oubliant d'en valoriser d'autres. Nous admirons spontanément celui qui allume le feu. Nous remarquons moins la personne qui a préparé le nid d'amadou. Nous célébrons la grande chasse. Nous oublions souvent les connaissances patientes qui permettent de reconnaître les plantes nourricières, de préserver son énergie ou de lire les indices discrets du territoire.
Pourtant, en situation réelle, ces savoirs font toute la différence. Je me rappelle plusieurs exercices de survie où certains participants consacraient des heures à fabriquer des pièges élaborés dans l'espoir d'attraper un animal. Pendant ce temps, je parcourais les lisières à la recherche de plantes sauvages comestibles. À la fin de la journée, les pièges étaient encore vides. Et les nutriments, eux, venaient des plantes.
Ce n'était pas une victoire des femmes sur les hommes. C'était une leçon de la forêt. Les deux compétences étaient utiles, en complémentarité, au moment opportun. Cette leçon nous rappelle que survivre consiste moins à imposer sa volonté qu'à reconnaître les possibilités déjà offertes par le territoire.
L'équilibre des forces
Avec le temps, j'ai réalisé que de nombreuses traditions avaient déjà compris cette complémentarité. Certaines parlent du Yin et du Yang. D'autres utilisent d'autres images. Peu importe les mots. En forêt, nous avons besoin des deux élans : savoir agir avec détermination lorsque la situation l'exige, mais aussi savoir ralentir, observer et écouter. La forêt ne connaît ni les stéréotypes, ni les rôles que nous nous attribuons. Elle nous demande seulement d'être suffisamment humbles pour apprendre.
Aujourd'hui, ce qui me touche le plus lorsque j'enseigne n'est plus de voir une première braise apparaître. C'est de voir le regard d'une participante qui découvre qu'elle est capable. C'est de voir un participant s'émerveiller devant une plante qu'il avait piétinée toute sa vie sans jamais la remarquer.
Ces moments me rappellent que la survie ne consiste pas seulement à apprendre des techniques. Elle transforme notre manière d'habiter le monde. Je suis entrée en forêt pour devenir plus résiliente, plus forte. J'y ai découvert, en fait, une autre définition de la force.
Une force qui ne cherche pas à dominer le vivant, mais à entrer en relation avec lui. Et, à mes yeux, c'est peut-être là que commence la véritable survie.
Et vous ?
Que vous soyez un homme ou une femme, débutant ou déjà passionné de plein air, la forêt vous posera toujours la même question : êtes-vous prêt à apprendre ?
Pas seulement à allumer un feu, construire un abri, ou consommer des plantes sauvages, mais apprendre à explorer davantage. À mieux préparer. À mieux comprendre le territoire. À développer ces compétences discrètes qui passent souvent inaperçues… jusqu'au jour où elles deviennent essentielles.
Chez Black Wolf Survival, nous enseignons les techniques de survie, mais, plus encore, nous croyons que la nature est l'un des meilleurs endroits pour développer le jugement, l'humilité et la confiance. Parce qu'au bout du compte, la plus grande compétence de survie n'est pas de produire une braise. C'est de développer tous les regards qui nous permettent de vraiment comprendre la nature.
Et ça, aucune vidéo ne pourra jamais vous l'enseigner. Il faut venir le vivre.
Consultez nos prochains cours à venir ou contactez-nous.
— Maryse, instructrice, Black Wolf Survival
Questions de terrain
Trois questions que les femmes me posent souvent, mais que plusieurs n'osent probablement pas poser à voix haute. On les aborde concrètement ici parce que la survie, c'est justement apprendre à composer avec la réalité du terrain, incluant les impondérables physiologiques.
Les menstruations
C'est probablement LA question que les participantes hésitent le plus à poser, ou au pire, qui freine le plus les femmes à participer à un stage de survie. Bien que nous soyons en 2026, un air de tabou flotte encore au-dessus de ce sujet dans plusieurs milieux.
La bonne nouvelle ? Les menstruations ne sont généralement pas un obstacle à la pratique de la survie. Et certainement pas chez Black Wolf ! Lors de mon premier stage, j'ai été agréablement surprise de voir Nicolas, notre expert médical, présenter son sac de premier soin contenant tampons et serviettes sanitaires et mentionner avec respect qu'ils servent aussi pour pallier aux arrivées surprises des menstruations. Les filles, on sait exactement de quoi je parle.
Bref, comme en randonnée, en camping ou en voyage, quelques ajustements suffisent. Certaines préfèrent la coupe menstruelle, d'autres les culottes absorbantes, les serviettes lavables ou les produits jetables. Personnellement, j'ai un faible pour les culottes absorbantes lavables. Elles me permettent d'avoir plusieurs heures de tranquillité et d'oublier complètement la question pendant les formations. Il n'y a pas une seule solution. Comme souvent en survie, la meilleure est celle que l'on a déjà testée avant de partir.
Et si vous avez des questions avant une formation, n'hésitez jamais à nous les poser. Vous ne serez ni la première, ni la dernière ! Chez Black Wolf, il n'y a pas de malaise ni de tabou autour de ces réalités. Elles font simplement partie de la vie. Et donc, de la survie.
L'intimité en forêt
Une autre inquiétude revient souvent : "Mais… on fait comment pour aller aux toilettes ?" La réponse dépend évidemment du type d'expédition. Savoir gérer ses besoins en milieu naturel fait partie des compétences de base en autonomie. Une foule d'ouvrages de référence existent à ce sujet (voir les lectures suggérées ci-dessous).
Cela dit, l'une des choses que j'ai vraiment appréciées en découvrant Black Wolf Survival, c'est que l'équipe installe une petite toilette sèche lors des formations. Aujourd'hui, les pipis et les popos en forêt ne me stressent plus du tout. Mais je me souviens très bien qu'il y a vingt ans, lors de mes premières expériences, cette question occupait beaucoup plus de place dans ma tête que je n'osais l'admettre. Un autre tabou nord-américain !
C'est un détail qui change énormément l'expérience. Plus besoin de disparaître à trente mètres dans les bois pour se cacher au beau milieu d'une explication, ou de vivre un stress supplémentaire pendant qu'on apprivoise déjà une foule de nouvelles compétences.
Le but est simple : chacun et chacune peut apprendre dans un environnement où l'on se sent à l'aise.
La gestion du froid
Beaucoup de femmes me disent avoir rapidement froid aux mains ou aux pieds, surtout à l'automne et en hiver. C'est une réalité que je connais bien ! Elle mériterait toutefois un article à elle seule — nous y reviendrons certainement plus en profondeur à l'approche de l'hiver.
En attendant, retenez simplement ceci : la chaleur doit se préparer bien avant d'avoir froid. C'est exactement la même leçon que celle du feu par friction — les petits gestes invisibles font souvent toute la différence.
Au final
Les réalités biologiques existent. Elles méritent d'être abordées simplement, sans gêne et sans tabou. En nature, on découvre rapidement que le corps n'est pas notre ennemi ou un obstacle à contourner, mais un formidable outil d'exploration dont il faut prendre soin. La faim, le froid, la fatigue, les menstruations ou le besoin d'intimité cessent d'être des irritants et deviennent simplement des réalités avec lesquelles on apprend à composer — comme le vent, la pluie ou les moustiques.
Pour poursuivre l'exploration
Lectures suggérées :
Kimmerer, R. W. (2013). Braiding Sweetgrass: Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge and the Teachings of Plants. Milkweed Editions.
Meyer, K. (2019). How to Shit in the Woods: An Environmentally Sound Approach to a Lost Art (4th ed.). Ten Speed Press.
Leave No Trace Center for Outdoor Ethics — lnt.org
Thibeault, W. (2022). Never Alone: A Solo Arctic Survival Journey. HarperOne.
Gooley, T. (2014). The Natural Navigator. The Experiment.
Young, J. (2013). What the Robin Knows: How Birds Reveal the Secrets of the Natural World. Houghton Mifflin Harcourt.
Visionnement suggéré :
History Channel (2019). Alone (saison 6) — Woniyah Thibeault. Leftfield Pictures.
History Channel (2022). Alone: Frozen — Woniyah Thibeault. Leftfield Pictures.